LETTRE DE NUUK (88)

d’Ipiutaq (Sud Groenland) à Nuuk

du Samedi 30 Juin au Samedi 7 Juillet 2018

Samedi 30 Juin 15h30 par 60°59’ N et 45°43’W. A peine Balthazar mouillé devant la ferme d’Ipiutaq le zodiac est mis à l’eau.

Sur Balthazar il n’y a pas de bossoirs fixes mais un arceau tubulaire monté sur deux gros boulons servant d’axes de rotation. En mer le zodiac et son moteur sont suspendues à cet arceau articulé par des sangles mousquetonnées, l’arceau étant remonté par un palan pour se loger contre le portique arrière supportant deux panneaux solaires et de nombreuses antennes (2 GPS, une VHF, un répondeur radar, une Iridium GO ainsi que l’éolienne de 400W). D’autres sangles viennent immobiliser le zodiac contre le portique et les balcons arrière. Quand on le met à l’eau il suffit de retirer les clavettes qui verrouillent l’arceau sur le portique et descendre avec le palan l’arceau qui dégage par sa rotation l’annexe de la plage arrière pour la déposer en douceur sur l’eau près de la jupe arrière. Il suffit alors d’embarquer en s’aidant de l’arceau pour conserver son équilibre puis larguer les sangles de suspension et la petite amarre lorsque le hors bord tourne. Système très pratique et plus élégant et fonctionnel que les encombrants bossoirs traditionnels, bravo Garcia.

Nous débarquons sur une petite plage de galets et hissons le zodiac en haut de la grève, à la limite supérieure de l’estran. Grosses bises à Jean-Jacques, Anne et Nicole tous en forme qui viennent d’arriver de l’aéroport de Nassarsuaq par une petite vedette. Ils nous confient que débarquer soudainement du ciel et de France sur une plage déserte au milieu de nulle part dans un fjord groenlandais fait une transition surprenante. Ils ont eu en prime des sensations fortes pour arriver tout à l’heure, le pilote de la vedette fonçant à plus de 25 nœuds au milieu des très nombreux icebergs et growlers vêlés dans le fjord par les glaciers descendant de l’inlandsis (l’énorme carapace de glaces, atteignant 3000 mètres d’épaisseur qui occupe près de 80% de la surface de la plus grande île du monde). Par moment la vedette qui slalomait devait faire un virage sur l’aile pour éviter un growler de quelques tonnes qui approchait à près de 30 nœuds devant l’étrave. Ce devait être évidemment décoiffant !

Accolades avec Agathe, belle jeune femme aux traits fins et à l’abondante coiffure châtain toute bouclée, maîtresse des lieux avec son mari inuit Kalista, homme mince et solide, de taille moyenne, et leur petite fille de 11 ans Ina. Ils sont tous venus nous accueillir sur la grève, accompagné d’Etienne jeune étudiant à l’école agronomique de Clermont-Ferrand, venu là faire un stage d’agriculture et élevage de quelques mois dans une ferme groenlandaise. Stage peu ordinaire qui l’enchante.

Agathe et Kalista ont fait, depuis 2004 lorsqu’ils ont repris une petite ferme abandonnée, un boulot incroyable. Au pied d’une montagne assez haute qui les protège des vents dominants, en contrebas d’une pente donnant accès à un lac alimenté par un torrent descendant de cascades, leur domaine qu’ils ont acheté avec un emprunt à faible coût du gouvernement groenlandais, était une pauvre bergerie de moutons, une maisonnette à l’abandon et des champs de cailloux. Kalista a, au tractopelle, transporté des montagnes de cailloux pour aménager avec son puissant tracteur des champs pour le fourrage de l’hiver ; il a creusé des tranchées pour drainer le sol, creusé et enfoui un grand réservoir d’eau à l’abri du gel, construit un chemin pour descendre sur la grève d’où tout arrive par bateau, installé une éolienne, des panneaux solaires, un groupe électrogène, un parc de batteries, une cuve contenant 10.000 litres de gasoil avant le début de l’hiver et une antenne satellite pour être connecté à Internet . Il a réaménagé et rénové la bergerie qui abrite plus de 250 moutons. Accolé à la bergerie et lui servant de sas d’entrée, il a construit une sorte de hangar d’avion avec une grande porte télécommandée. Il stocke là ses fourrages et engrais, son matériel et un grand atelier pour effectuer ses travaux de construction et de maintenance. Kalista et Agathe ont réaménagé, isolé, refait la toiture et repeint leur maison en bois en bleu ciel. La pièce à vivre, faisant à la fois cuisine, salon et salle à manger, très claire, offre par de larges fenêtres une très belle vue sur le fjord et des petites îles proches qu’elle domine.

Ils ont construit à une centaine de mètres une autre petite maison en bois, également peinte en bleu ciel, aménagée confortablement en maison d’hôtes. Elle aussi bénéficie d’une très belle vue sur le fjord.

Les bagages des arrivants sont transportés en tractopelle en haut du chemin de quelques centaines de mètres où se trouve la maison accueillant les hôtes du jour qu’Agathe fait visiter en donnant les informations et recommandations nécessaires.

Kalista sur son tractopelle, Etienne aux commandes du gros tracteur, ont déjà repris le boulot.

Ti’Punch d’accueil et dîner très convivial réunissent à bord l’équipage descendant, Alain, Marie-Laurence et Bruno, et l’équipage montant, Jean-Jacques et Anne, et Nicole.

Le lendemain l’équipage descendant part prendre ses quartiers dans la maison d’hôtes tandis que l’équipage montant s’installe dans les cabines.

Notre pêcheur, Alain, a ressorti sa canne et pêche du bord avec succès des cabillauds. Mais il trépigne ; la morue se laissant bêtement remonter du fond sans se battre, il a hâte d’aller taquiner à la cuillère l’omble chevalier, appelé autrement ici arctic char, excellente truite saumonée qui remonte en ce moment depuis le fjord la rivière jusqu’au lac, puis en amont du lac qu’il part reconnaître. Permis de pêche pris il reviendra le lendemain rayonnant avec plusieurs splendides ombles chevaliers dans son sac à dos ; il en fait en partie cadeau à Agathe qui apprécie. Les deux équipages apprécient sa chair fine.

Cet après-midi le chauffage nous crée une grosse frayeur. La chaudière allemande au gasoil (Erberspäecher) s’est éteinte sans prévenir. Ce sont ces chaudières qui équipent beaucoup d’autocars ou de poids lourds. L’an dernier en Ecosse la chaudière précédente qui avait fonctionné 10 ans en Bretagne mais aussi dans les eaux froides de l’Argentine, du Chili, de l’Antarctique, du Saint Laurent et de Québec au Canada, de St Pierre et Miquelon, du Groenland, de la Baltique et de la Norvège, a rendu l’âme après de l’ordre de 10.000 heures de fonctionnement. Problème : elle n’était plus fabriquée et réparable, remplacée par la nouvelle génération Mark II que je fis donc installer à Inverness. Bien sûr la nouvelle génération est censée être plus fiable, les bougies d’allumage ont été doublées, le rendement thermique amélioré, le fonctionnement plus silencieux, sauf que l’ancienne avait un appareil diagnostic de panne, je pouvais changer les bougies, l’électronique, la pompe à eau… Maintenant wallou : à la rubrique troubleshooting il est simplement écrit : « amener la chaudière à l’agent Erberspaecher le plus proche ». Pour nous il risque d’être à quelques milliers de milles ! Changer simplement la bougie d’allumage, que j’ai en rechange, nécessite de déposer la chaudière pas évidente d’accès, puis d’ouvrir la chambre alors qu’avant je le faisais sans rien démonter. Ce coup-ci, à l’oreille, le tic-tac de la petite pompe volumétrique de gasoil est anormalement fort comme si elle était désamorcée. Après démontage de cette petite pompe facile d’accès, après fermeture de la vanne sortie du réservoir en charge, aucun gasoil ne coule. Jean-Jacques, rouvres la vanne d’admission du gasoil (du réservoir en charge). Après quelques secondes le gasoil coule. Je reconnecte le tuyau en amont de la pompe et déconnecte celui de sortie. Mise sous tension la pompe crache un peu d’air puis des petites giclées à chaque impulsion. Remontage ; la pompe reprend au bout d’une dizaine de secondes son léger bruit de tic-tac et la chaudière repart. Gros ouf de soulagement ! Dans ces eaux froides ne pas avoir de chauffage c’est la galère. Que les pêcheurs d’Islande devaient souffrir de froid et d’humidité dans leurs habits trempés et bourrés d’huile de foie de morue qu’ils ne changeaient qu’une ou deux fois au cours de leurs campagnes de 6 mois. Ayant trop tardé à remplir le réservoir en charge (petit réservoir journalier au-dessus des filtres d’admission du gasoil du moteur, du groupe et de la chaudière) elle aura dû avaler un peu d’air en désamorçant la pompe.

Lundi 2 Juillet. Le temps s’est levé et un beau soleil égaye le lieu. Agathe nous a préparé un dîner de gourmet et nous attend à 19heures.

Il n’y a bien entendu pas de réseau ici et nous communiquons par VHF. Je me rends seul en avance car Ina m’a proposé de me faire visiter la bergerie. Je bavarde avec intérêt avec cette fillette ayant déjà une certaine maturité. Celle-ci m’explique qu’elle se trouve bien ici et préfère cet environnement naturel et sauvage à la ville. Semblant ne s’étonner de rien elle a quand même apprécié son dernier voyage en France il y a deux ans. La bergerie se trouve à quelques centaines de mètres de la maison gardée par un chien et son jeune rejeton. Ce dernier nous accompagne en batifolant.

Ina me présente en les caressant affectueusement les agneaux encore en bergerie qu’il faut en complément du lait de leur mère allaiter au biberon. Le gros de la troupe est éparpillé dans la nature, j’allais dire les alpages bien que l’herbe soit ici plus rare.

Dans un coin de la bergerie où la chaleur animale maintient une température agréable, Ina me montre le poulailler. Bientôt il fera assez chaud pour que ces poules sortent dans la basse cour grillagée aménagée sur l’aile ensoleillée de la bergerie.

Nous terminons la visite du domaine d’Ina par une tombe, datée du XVIIIième siècle, où l’on aperçoit discrètement les ossements à travers les quelques ouvertures des grosses pierres qui la recouvre.

La région d’Ipiutaq est la seule région du Groenland où existe une modeste activité agricole. C’est là qu’Eric le Rouge, exilé d’Islande après avoir trucidé quelque compagnon de beuverie, a amené en 986 une expédition de colons avec femmes et bêtes, après leur avoir raconté qu’il avait découvert une terre fabuleuse et verte. La moitié des drakkars coula en route mais les autres s’installèrent dans cette région Sud où leur colonie survécut très difficilement pour s’éteindre vers l’an 1500. Conditions trop dures, refroidissement du petit âge glaciaire, taux élevé de consanguinité des quelques fermes isolées, famine, hostilité des Inuits?

Revenu avant les autres à la maison de nos hôtes j’ai l’occasion de bavarder et mieux connaître Agathe qui s’active pour préparer notre dîner. En répondant à mes questions elle m’apprend que, originaire de Créteil, elle était architecte, avec une belle situation à la tête d’une équipe d’une dizaine de personnes, lorsque sa sœur l’informa qu’elle voulait se rendre au Groenland du Sud, dans la région de Nanortalic, faire une expérience de cette vie si différente mais qu’elle hésitait à partir seule. Agathe, dans l’enthousiasme de sa jeunesse, dit banco, plaque tout, et accompagne sa sœur. C’est à l’école d’agriculture de Nanortalic qu’Agathe se rend et rencontre Kalista. L’aventure ferme/maison d’hôtes était lancée, aventure du style plateau de Larzac, mais autrement plus engagée et difficile. Elle me raconte cela en toute simplicité avec ses satisfactions et ses peines pour construire et réaliser leur projet commun avec Kalista, leur travail et leurs difficultés d’éleveur, l’allaitement complémentaire des agneaux au biberon et les tâches innombrables de la vie courante en autonomie complète.

Elle m’apprend qu’ils ont eu la visite d’ours, plus nombreux au Nord, mais plus rares ici. Ce sont les occupants de la maison d’hôtes qui les préviennent qu’un ours passe entre les deux maisons. Sa crainte a été longtemps que lui et ses quelques congénères reviennent, attirés par l’odeur des moutons.

Aujourd’hui, quelques quinze années après leur installation, Ina a 11 ans et va bientôt avoir besoin de copains et copines, l’exposition permanente au danger d’une urgence de secours qui tarderait à venir dans ce lieu complètement isolé, la réalité que ces conditions de vie et de dur labeur avec Kalista ne peuvent pas être un projet de long terme lorsque les ans commenceront à peser, mais aussi le fait qu’ils sont considérés comme étrangers à la région de Narssaq (comme en France, à chacun son village !), sont les principaux éléments qui les ont amenés à décider de vendre leur ferme/maison d’hôtes et de rentrer en Europe, Nul doute qu’avec leur caractère volontaire et travailleur ils réussiront dans leur nouvelle vie. Mais Agathe me confie qu’ils partiront d’ici, probablement cet automne, le cœur serré en quittant leur Ipiutaq, leur troupeau, et l’ombre protectrice de la montagne qui domine leur propriété.

Le dîner fut excellent et dans une ambiance fort agréable. Mélange de miettes de morue séchée et d’angélique, des scones et un excellent chutney maison le tout présenté sur des planchettes en bois, suivi d’une délicieuse daube de renne. Cette dernière m’a réconcilié avec la viande de renne sèche et sans intérêt que nous avions mangée en Suède et Finlande, probablement parce que nous n’avions pas su la préparer.

Avant de nous séparer j’invite Agathe et sa famille à venir prendre le petit-déjeuner à bord demain matin Mardi 3 Juillet.

A 9h30 par un temps splendide Jean-Jacques part en annexe chercher nos invités sur la petite plage de galets pendant que nous préparons ce petit déjeuner.

Très bon et long moment de convivialité visiblement très apprécié par Agathe, qui me le dira chaleureusement dans un mail le lendemain, par Kalista qui, de tempérament plus réservé, s’ouvre et se confie en descendant force café, confitures bonne maman et sucres, et par Ina qui se trouve fort bien sur les coussins du carré après avoir bu des jus de fruit et dégusté le nutella de JP. Etienne le stagiaire n’est pas en reste non plus. Visiblement un peu de chaleur humaine et de relation sociale leur font du bien dont leur vie quotidienne les prive. Ina m’offre un joli dessin naïf au crayon représentant un fier mouton d’Ipiutaq avec Balthazar en arrière plan . Ce dessin est maintenant affiché au-dessus de la table à cartes. Le mouton d’Ina va certainement beaucoup voyager. Merci et gros bisous Ina.

Au revoir, Agathe, Kalista et Ina et bonne chance pour votre nouveau projet de vie.

En fin de matinée, alors que nous nous préparons à appareiller, un bateau SAR aux couleurs orange détaché d’un petit escorteur porte hélicoptère aux couleurs danoises (le Danemark a concédé aux groenlandais les libertés économiques mais concerve les pouvoirs régaliens : défense, relations internationales ainsi que, en outre, la santé et la police) vient accoster Balthazar. L’officier qui monte à bord nous tire poliment les oreilles en nous expliquant que nous ne respectons pas les règles internationales de reporting toutes les 6 heures ( !) au MRCC du Groenland (le MRCC est le centre national de coordination des secours maritimes ; en France c’est le CROSS Gris-Nez qui assure cette fonction ; si par fortune de mer je devais déclencher la balise de détresse SARSAT que j’ai à bord, c’est Gris-Nez qui recevrait l’appel relayé par le CNES Toulouse qui reçoit et traite les signaux transmis par les satellites SARSAT). Lui indiquant que j’ai informé Aasiaat radio de notre arrivée dans le Prince Christian Sund, je n’étais pas informé d’un règlement aussi strict. Il me tend alors dans une pochette orange un tiré à part de la circulaire complète du 29/5 2012 OMI (Organisation Mondiale de la Marine Marchande, l’équivalent de l’OACI pour le domaine aérien). J’apprends que nous sommes censés faire toutes les 6 heures par VHF ou par mail un « progress report » incluant nom du bateau, position, vitesse, prochaine destination, nombre de personnes à bord…..Bien entendu ce « mandatory Ship reporting system » n’est appliqué nulle part ailleurs, tout au moins pour les bateaux de plaisance. Gris-Nez serait archi saturé si tous les plaisanciers devaient faire cela en France ! Que faire en dehors de marquer notre surprise qu’obtempérer devant l’air obstiné et formel du gaillard en uniforme. Balthazar est courageux mais combattre un escorteur, il faut être raisonnable. Il n’a même pas de couleuvrine à l’avant.

L’histoire n’est pas finie. Un quart d’heure après, alors que nous venons de déraper l’ancre, il nous appelle par VHF pour s’étonner que le MRCC n’ait pas encore reçu de « report » de notre part. Ah, les c…je suis bon pour faire un mail car il n’y a personne ici pour m’entendre à la VHF. Arrivés une heure et demie plus tard, dans le petit port de Narssaq pour nous y abriter alors que dehors un coup de vent est annoncé je reçois un mail détaillé du duty officer s’adressant au Captain accusant réception de mon « report », me rappelant la procédure enjoignant de faire le prochain « report » 6 heures plus tard et se plaignant que mon AIS ne marche pas. Je ne vais quand même pas au port me lever à 2 heures du matin pour faire un mail de reporting alors que je l’avais averti que je faisais escale à Narssaq ! Là je crie halte à la connerie. En termes polis mais fermes je lui réponds que je n’ai jamais vu nulle part dans le monde un tel système appliqué à la plaisance mais que je m’y conformerais puisqu’il m’y obligeait seulement au cas où je ne pourrais joindre Aasiaat radio. En effet le règlement dit qu’on peut faire ce reporting via Aasiaat radio. Or j’ai noté qu’Aasiaat radio tenue par des inuits plus réalistes étaient beaucoup plus souples. Je les avais prévenus que j’arrivais à Narssaq pour nous mettre à l’abri. Ils m’avaient simplement demandé de les prévenir lorsque nous quitterions le port. Quant à l’AIS je lui indiquais que je l’éteins comme toute mon électronique lorsque je ne navigue pas pour économiser mes batteries. Repartis après le coup de vent nous croiserons un autre escorteur danois (ils sont 5 pour faire la surveillance des côtes et assurer la souveraineté danoise dans les eaux groenlandaises) et j’en profite pour l’interroger et savoir si mon AIS est bien visible sur leur écran. Ils me répondent par l’affirmative. Je me paye le luxe de l’indiquer alors au MRCC. Depuis je me limite à informer Aasiaat radio de l’arrivée et du départ des ports et n’ai plus entendu parler, pour l’instant, du duty officer….

A Narssaq nous retrouvons le bout de quai extérieur et sa grue. Celle-ci tournant librement pour se mettre dans le lit du vent je prends ce coup-ci mes marges. Le ponton gasoil étant très facile d’accès j’en profite pour faire un complément de plein.

Nuit de repos après quelques courses et dîner à bord. Le coup de vent au large ne pénètre pas jusqu’ici au fond des fjords (nous sommes à près de 40 milles de la mer).

Les fichiers météo de Mercredi matin montrent que le vent se calme plus vite que prévu initialement ; à appareiller à 15h40 sous la pluie bien que la météo nous indique un vent de bout sur la route force 5 à 6 ; mais il faut bien avancer après ces jours de détente. Nous rencontrons beaucoup d’icebergs et de growlers dans cet immense Bredefjord qui nous obligent à slalomer pendant de nombreuses heures. Ils sont fabriqués par les glaciers et murs de séracs descendant de l’inlandsis que nous apercevons dans certaines échancrures. Dans sa direction le ciel est beaucoup plus clair et blanc. C’est le fameux isblink, la lumière réfléchie vers le ciel par l’immense calotte glaciaire. Après avoir viré le cap Thorvaldsen vers minuit puis le cap Désolation nous voilà au large vent de bout sur la route à tirer des bords au près serré sous voilure réduite (2 ris dans la grand’voile et trinquette autovireuse, le génois étant roulé) dans une mer hachée par l’effet contraire du vent et du courant.

Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire le près serré par force 6 (a fortiori quand le vent est plus fort, mais aujourd’hui les rafales à 35nds nous suffisent) c’est la punition du marin : voilier gîté perforant les vagues revêches, paquets de mer et d’embruns, deux fois la route, trois fois le temps, quatre fois la grogne disaient les anciens. J’avais prévu de rejoindre directement Nuuk mais après 200 milles de cet exercice pénible l’équipage a sa dose et nous allons faire relâche et passer une bonne nuit dans le port de Paamiut très abrité derrière un lacis d’îles et d’îlots. Pendant que nous recherchons les alignements le gros dos d’une baleine avec son petit aileron se montre à quelques dizaines de mètres de Balthazar. Après avoir doublé l’épave d’un cargo qui s’est planté là et donne un bon amer nous pénétrons en eaux calmes dans ce petit port.

Comme dit JP le meilleur moment en bateau, tout au moins après du mauvais temps, c’est lorsqu’on rentre au port. Ce qu’il y a de bizarre c’est qu’après on en redemande; il doit y avoir un truc. Détente, apéro, bon dîner et au dodo.

Vendredi 6 Juillet. On s’offre une grasse matinée et une promenade dans Paamiut. Une importante usine de conditionnement du poisson, de la Royal Artic Co bien sûr domine le port. Les maisons en bois colorées de couleurs vives et fraîches s’égayent sur la colline. L’église, toujours impeccable, est une longue bâtisse blanche au toit vert soutenu. Autour d’elle un cimetière tout simple de croix blanches. Des maisons anciennes reconnaissables immédiatement par leurs murs peu élevés en pierre de taille attirent notre regard. En effet autrefois le seul bois que trouvaient localement les inuits et les colons danois, avant l’arrivée des cargos, était le bois flotté. C’était donc une denrée extrêmement rare réservée en priorité à la confection des kayaks et des Umiaks. Datant du XVIIième et XVIIIième siècle elles font partie maintenant du petit musée où nous accueille un gardien…britannique échoué là on se demande pourquoi. Tout à fait charmant il nous montre la modeste collection de photographies jaunies et d’objets artisanaux reflétant la vie et les habits des anciens.

Il nous explique qu’une exposition temporaire sur le drame du M/S Hans Hedtoft, du nom du Premier Ministre danois de l’époque vient de se terminer. Ce bateau mixte, passagers et marchandises, faisait son voyage inaugural du Danemark au Groenland. Ce fier navire avait été construit au chantier de Frederickshavn pour naviguer dans les glaces : proue renforcée, double fond, sept compartiments étanches lui garantissant de rester à flot même si l’un deux se remplissait d’eau. Le 30/1/1959, parti de Julianshab (Qaqortoq où nous avons fait escale) sur le chemin du retour, il heurta un iceberg à une vingtaine de milles au Sud du Cap Farewell et coula. Apparemment, trop confiant dans l’insubmersibilité de son navire, le capitaine négligea les avertissements de présence de glaces dans les parages du cap Farewell, dont la présence est pourtant habituelle là. A 13h56 ce jour là la station météo de Prince Christians Sund, devant laquelle nous sommes passés en arrivant d’Islande, reçoit un message du bateau les informant de la collision. A 17h41 elle reçut ce qui devait être son dernier message : « nous coulons doucement… ».

Les bateaux et les avions qui ratissèrent la zone le jour suivant, malgré le très mauvais temps, ne retrouvèrent rien. 95 personnes avaient péri. Ce drame rappelle évidemment en plus modeste celui du Titanic sauf qu’entre 1912 et 1959 un certain nombre de leçons avaient été tirées et surtout que la guerre de 1940 avait eu lieu entre-temps apportant la mise au point du radar. Je n’imaginerai pas sur Balthazar naviguer dans ces eaux chargées de glaces sans le radar opérationnel. Il est vrai que par mauvais temps les faux échos de l’écume des vagues déferlantes brouillent l’écran et masquent les growlers mais les icebergs on les voit très bien comme nous le constatons tous les jours.

Justement nous repartons de Paamiut après le déjeuner ce Vendredi 6/7 pour naviguer par temps calme toute la soirée, la nuit crépusculaire et le lendemain par un temps de brumes et de brouillard. Le crachin sur la capote achève de réduire à quasi néant la visibilité. Balthazar avance, à vitesse réduite. 5nds au lieu de 7nds cela divise par deux l’énergie que le choc va transformer en déformation de la coque, soit en gros divise par deux l’étendue des dommages. Dans ce cas de choc l’aluminium, comme nos vieilles gourdes en alu de ma jeunesse, se déforme beaucoup en absorbant l’énergie du choc mais en se perçant difficilement. J’ai vu au chantier Garcia un voilier qui était monté plein pot sur les cailloux. Il n’était vraiment pas beau à voir mais il était là aux mains des chaudronniers et des soudeurs pour se faire faire une deuxième jeunesse. Les coques en plastique se percent et coulent dans de tels cas. De temps à autre un superbe écho nous montre un iceberg qui passe à côté dans le brouillard et le crachin sans que nous le voyons. J’ai réglé l’alarme de risque de collision en définissant devant la proue un secteur circulaire interdit. De temps à autre le radar couine de manière stridente pour réveiller le pilote, indiquant qu’un obstacle potentiel est entré dans la zone interdite. Le pilote juge alors avec les mesures précises de distance et de gisement du radar s’il doit altérer ou non la course de Balthazar. Pour cela j’ai dû corriger l’alignement de la ligne de foi de l’antenne qui avait un offset de plusieurs degrés (ce réglage se fait par le logiciel du Navnet et l’observation des cibles).

Pour nous le danger ce n’est pas les icebergs, ce sont les growlers à fleur d’eau mais qui peuvent facilement atteindre la vingtaine de tonnes. Par mer calme comme aujourd’hui on voit quand même bien sur le radar les poids lourds. Ceux d’une ou deux tonnes c’est beaucoup plus incertain. Pour diminuer le risque nous allons bien au large où les growlers recrachés par les fjords recevant les séracs et glaces des glaciers qui s’y précipitent ont pratiquement disparu ou fondu.

Samedi le temps s’est levé et l’approche de Nuuk, la capitale du Groenland, est belle. Sur tribord une superbe Skyline (je ne trouve pas de mot équivalent en français, j’attends des lecteurs des propositions) formée de montagnes rocheuses ou couvertes de neige et de glaciers, se découpent sur le ciel. Au fond de certains fjords ouverts nous voyons à la jumelle le mur de séracs tombant de la langue terminale des glaciers dans la mer. Balthazar a obliqué sur tribord, laissant le grand large pour pénétrer sur une route compliquée et sinueuse à travers le chapelet d’îles et de fjords au fond desquels s’abrite Nuuk. Tiens, nous voyons arriver un, puis deux, puis presque une dizaine de canots rapides. A leur proue se dresse un chasseur avec sa carabine. Très lentement maintenant ils avancent sur l’eau, des détonations nous surprennent ; alors ils mettent leur gros hors bord de 200 CV à plein pot pour rejoindre leur victime avant qu’elle ne coule. Nous supposons qu’il s’agit de chasse au phoque, ce qui nous sera confirmé à Nuuk.

A 15h15 ce Samedi 7/7 nous tournons les amarres au gros quai en bois du Vestre Vig exactement à l’endroit où s’était amarré Balthazar en 2012. Je ne pensais pas alors y revenir.

aux équipier(e)s, parents et ami(e)s qui ont la gentillesse de s’intéresser à nos aventures marines.

Pour lire d’autres lettres de Balthazar ou connaître sa dernière position visiter le site de Balthazar artimon1.free.fr

Pour la position vous pouvez aussi cliquer sur l’adresse www.trackamap.com/balthazar

Équipage de Balthazar: F. Jean-Pierre d’Allest, Jean-Jacques et Anne Auffret, Nicole Delaître.